Requiem d’Anne de Bretagne

Requiem d’Anne de Bretagne
  • Requiem d'Anne de Bretagne, ensemble Organum

18.00 

18.00 

Répertoire : Lux perpetua Requiem – Anthonius Divitis / Antoine de Fevin

Ce Requiem présente la synthèse parfaite entre la tradition du plain-chant et la haute technicité polyphonique des chantres franco-flamands qui répandirent leur art dans toute l’Europe occidentale ; découvert à la fin du XXe siècle, il n’a pas encore reçu toute l’attention qu’il mérite.

C’est une œuvre lumineuse. Les mélodies du plain chant, constamment présentes, ciselées par la chair vive de la texture polyphonique, flamboient, rayonnent et révèlent l’énergie interne, qui, transperçant les siècles, façonne le déploiement du temps. Antoine Divitis et Antoine de Févin faisaient partie de la dernière génération de ces hommes qui, à la fin de l’ère dite « gothique », portèrent à son plus haut degré la science du nombre appliquée à l’art des sons.

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Pour ceux qui veulent en savoir un peu plus :

« Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera. »

Cette simple phrase qu’André Malraux prononça en 1956, illustre, à rebours, la densité de ce que fut la civilisation occidentale du XVe siècle, époque où les temples exprimaient un savoir faire architectural qui défiait la pesanteur et ciselait avec d’infinies nuances le rayonnement de la lumière. La liturgie, pour laquelle ces espaces avaient été conçus, ne fut jamais aussi complexe et le culte des morts atteignit alors une intensité et une profondeur inégalée.

Dès la fin de ce XVe siècle, la civilisation occidentale, concentrée sur sa spécificité, se répandra dans le monde et exportera sous toutes les latitudes ses modèles de culture, de pensée et de foi.

Les hommes de ce temps vivaient encore dans une sorte d’absolu. Le Nouveau Monde commençait à être découvert, seuls quelques aventuriers exploraient les limites du monde connu, mais la capacité d’essaimer était là, en germe, tout comme la graine, par l’organisation interne des substances infimes qui la composent, contient en elle la puissance prête à se déployer dans le temps et l’espace lorsque le moment sera propice. En cette fin du XVe siècle, le Christianisme occidental avait atteint un point d’équilibre entre sa doctrine, ses rites et l’accumulation d’un savoir-faire artistique, l’ensemble servi par une organisation économique et sociale convergeant encore vers l’acte liturgique.

Pendant le XIVe siècle, la forme musicale des messes polyphoniques s’était abondamment développée, mais cette évolution ne concernait pas le rite des défunts. Au XVe siècle le culte des morts pris une grande importance.

Le signe le plus tangible de cette évolution se trouve dans l’efflorescence des messes polyphoniques pour les défunts. Pour en saisir la dimension, il faut se remémorer qu’au Moyen Age la polyphonie était la forme musicale privilégiée pour exprimer le caractère particulièrement solennel d’une célébration. Déjà au XIIIe siècle Louis ix, les veilles de batailles, faisait chanter la messe en polyphonie, sous la forme de l’organum vocal. On appelait le traitement polyphonique du plain-chant la positio solemnis, car la polyphonie permet d’étirer le temps, d’entrer avec la plus grande ouverture de conscience dans l’instant privilégié et solennel créé par le rituel.

La messe des funérailles se chantait avec une extrême gravité qu’il faut comprendre dans les deux sens du terme : gravité concernant les fréquences sonores destinées à explorer les régions les plus graves de la voix humaine ; gravité dans la lenteur du mouvement qui justement permet aux fréquences sonores les plus basses de se répandre pour faire vibrer, avec la plus grande amplitude, l’air qui emplit l’espace où se déploie la liturgie. La polyphonie est la technique qui offre, de manière optimale, la possibilité de réaliser ces objectifs rituels.

Les premières messes polyphoniques pour les défunts, au xve siècle, sont toutes construites comme une efflorescence qui tire sa substance dans la mélodie du plain chant – presque toujours présente dans l’une des voix – proférée en valeurs extrêmement longues.

C’est la technique dite ducantus firmus qui dérive de l’ancien organum du XIIe siècle. Ces messes de Requiem furent composées par les grandes personnalités de la musique de ce temps : Johannes Ockeghem, Guillaume Dufay, Pierre de La Rue, Antoine Brumel. Tous ces hommes étaient des prêtres, des chanoines et aussi de grands chantres. Leurs vies étaient consacrées au service du culte divin. Ils occupaient cette fonction car leur savoir-faire musical, leur connaissance du rituel, leur sens du numineux et leurs voix les rendaient aptes à conduire la prière liturgique et à ouvrir l’entendement aux mystères célébrés. La musique qu’ils composèrent pour le service des morts, reflète leur intimité avec les textes et le rituel, elle témoigne de toute une vie de méditation et de pratique du rite du passage, celui qui accompagne les défunts jusqu’aux rivages de l’au-delà.

En ce moment si sacré, si sincère et si tendre, lorsque les célébrants entourent le défunt pour l’accompagner dans son transfert vers la lumière perpétuelle, l’attitude juste – celle qui ordonne le corps, la pensée, l’esprit aux harmoniques des fins dernières – trouve son véhicule privilégié dans l’acte du chant. C’est un art oratoire. Art, car il sollicite l’habileté de l’homme à construire une architecture sonore émanant de l’espace-temps. Oratoire, car il résulte d’un geste phonatoire, parole en acte qui rend présent et révèle ce qu’elle invoque. Le mot français oraison a perdu aujourd’hui le sens premier du mot latin oratio, la parole vraie, celle qui abolit la distance entre les sons, leur organisation dans le temps, et ce qu’elle évoque. Ici la parole accompagne le défunt et les célébrants au seuil de leur propre mystère.

Il ne s’agit plus d’appréhender le sens des mots proférés au rythme de la parole vernaculaire. Ici le Verbe sacré est contemplé dans sa vibration première, comme une plongée dans l’atome du son dont les différentes associations constituent les syllabes puis les mots puis les phrases et induisent le sens accessible à l’esprit humain. La polyphonie liturgique ne s’adresse pas à des débutants. Le sens des mots est connu, les conséquences de ce sens sont pleinement vécues par ceux qui consacrent leur vie à la liturgie. En ces moments là est contemplée la substance des sons premiers qui, par l’ouverture des voyelles et la percussion des consonnes, véhiculent l’entendement humain vers les mystères de la mort. Cette immersion dans la vibration des sons, où la matière s’accomplit dans le temps, plonge les acteurs et les auditeurs dans l’intimité du processus de l’incarnation du Verbe. Comme s’il nous était donné de contempler par l’expérience du chant liturgique le moment où ce Verbe est devenu vibration et donc matière.

Le Requiem ici présenté est connu par cinq sources, deux ne mentionnent pas de compositeurs, deux l’attribuent à Antoine de Févin, et une, le Occo Codex, à Antoine Divitis.

Nous avons enregistré la version transmise par ce dernier manuscrit écrit au début du XVe siècle. Le Occo Codex est ainsi nommé en souvenir de son commanditaire, Pompeius Occo, riche homme d’affaire d’Amsterdam, qui finança la confection de ce manuscrit, lequel contient une quinzaine de messes de grands compositeurs du XVe siècle. Il s’agit d’un livre somptueux richement enluminé, créé, au début du XVIe siècle dans l’atelier de Petrus Alamiré, l’un des derniers grands calligraphes de l’Europe occidentale. A l’origine, ce livre était destiné au culte de l’une des plus vieilles églises d’Amsterdam, élevée au XIVe siècle sur le lieu d’un miracle : une hostie jetée dans le feu ne se consuma pas. Cet évènement joua un rôle fondamental dans la constitution de l’identité religieuse d’Amsterdam et aujourd’hui encore il est célébré par une procession silencieuse qui commence à minuit – un samedi au milieu du mois de mars – et à laquelle participent tous les ans près de 15 000 personnes. La plupart des pièces de l’Occo Codex sont consacrées au culte du Saint Sacrement. C’est pour rappeler l’usage premier de ce livre et le contexte de sa confection que nous avons choisi de terminer cet enregistrement par un Tantum ergo qui y figure, fruit d’un compositeur anonyme, ce chant si bien construit – comme une efflorescence naturelle de la mélodie du plain chant – témoigne de la ferveur de ce temps pour le culte au Saint Sacrement.

Le CIRMA a programmé, depuis 2005, l’étude complète de ce manuscrit.

Ce projet se déroulera sur une quinzaine d’années et sera l’outil d’une structuration à long terme de pratiques musicales nouvelles. Chaque messe est étudiée au cours de sessions qui se tiennent à Moissac et à Amsterdam en collaboration avec la Fondation Zomerzang.

Ce Requiem présente la synthèse parfaite entre la tradition du plain-chant et la haute technicité polyphonique des chantres franco-flamands qui répandirent leur art dans toute l’Europe occidentale ; découvert à la fin du XXe siècle, il n’a pas encore reçu toute l’attention qu’il mérite. C’est une œuvre lumineuse. Les mélodies du plain chant, constamment présentes, ciselées par la chair vive de la texture polyphonique, flamboient, rayonnent et révèlent l’énergie interne, qui, transperçant les siècles, façonne le déploiement du temps.  Antoine Divitis et Antoine de Févin faisaient partie de la dernière génération de ces hommes qui, à la fin de l’ère dite « gothique », portèrent à son plus haut degré la science du nombre appliquée à l’art des sons. Il faudra attendre un Jean Sébastien Bach, puis, les combinaisons sérielles du XXe siècle pour retrouver la fascination qui émane de la contemplation sonore des lois du nombre, mais dans un tout autre contexte. Car ces hommes des XIVe et XVe siècles n’étaient pas que des compositeurs, ils étaient d’abord des chantres – tous prêtres et chanoines – attachés au service d’un rituel et par l’effet de leurs voix consacrées ils manifestaient la présence d’une tradition, non pas comme le catalogue suranné de gestes et de paroles convenues, mais comme une énergie vivante, un feu immanent qui illumine la conscience d’être présent à un ordonnancement cosmique, tellurique et eschatologique : l’ordonnancement du temps liturgique.

Marcel Pérès

 

 

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